En renversant la monarchie, le 10 août avait subitement replongé
le château dans le silence de l’abandon. L’Assemblée,
pourtant, fut loin d’en oublier totalement l’existence.
Elle confia aux représentants de la Commune la surveillance provisoire
et la conservation de tous les effets contenus dans ses murs. D’autre
part, Palloy fut chargé de la démolition des baraques
du Carrousel que l’incendie avait ravagées. Le ministre
de l’intérieur vint d’ailleurs se plaindre devant
les députés des multiples dommages qu’il avait engendré,
les destructions n’étant toujours pas terminées
un mois plus tard. Au citoyen Gervais revenait la tâche de rassembler
les fers, plombs, cuivres et tôles provenant des bâtiments
sinistrés.
Ce souci de l’Assemblée de préserver de l’abandon
et de la ruine l’ancien château de « Capet »
reflétait en vérité ses premiers désirs
d’en tirer utilement parti. La salle du Manège dans laquelle
elle siégeait depuis près de trois ans présentait
toujours les mêmes inconvénients que ceux auxquels les
députés s’étaient heurtés en novembre
1789. Ce fut le représentant Broussonet qui, le premier, proposa,
le 13 août, que la future Convention tienne ses séances
dans la vaste demeure du ci-devant roi ; il fut vivement applaudi. Le
8 septembre, ce fut Pétion qui, au nom de la section des Sans-culottes,
monta à la tribune : « Nous venons vous offrir un projet
que nous croyons utile. La salle où vous siégez maintenant
présente les plus grandes incommodités… Nous avons
jeté les yeux sur un cadre plus vaste ; il fait partie du château
des Tuileries ; c’est l’ancienne salle du Théâtre
Français. » La suggestion du maire était tentante.
L’Assemblée décida de confier au Comité d’Instruction
publique le soin de l’examiner avec attention. Car il s’agissait
surtout de ne pas se précipiter, la tâche à accomplir
dans l’éventualité d’une installation des
députés au château était gigantesque : remettre
toute l’aile sud en état, transformer complètement
l’aile nord, réparer les toitures, les cheminées
et les charpentes ; achever la démolition des baraques incendiées
; paver la cour et aménager les hôtels du quartier destinés
à recevoir les multiples bureaux et comités de la Convention.
Ce fut pourtant dès le lendemain qu’un premier projet
de décret fut soumis à l’Assemblée. Il prévoyait
la nomination du citoyen Vignon pour diriger les travaux. Cambon s’éleva
contre la légèreté avec laquelle on traitait cette
affaire, réclama des devis détaillés et fit ajourner
le projet. Il fut soutenu le lendemain par l’architecte Perrard-Montreuil
qui souligna l’étendue des travaux à entreprendre,
rappelant par ailleurs qu’en 1789, l’aménagement
de la salle du Manège avait coûté plus d’un
million de livres. Il termina son discours en encourageant les députés
à la sagesse et à la réflexion.
A ce moment déjà, deux artistes venaient proposer leur
participation à côté de Vignon : Poyet, architecte
de la municipalité, et Pâris, architecte de la Constituante
et de la Législative. Ce fut pourtant Perrard qui, se joignant
à l’architecte Allais, s’unit à Vignon avec
lequel il présenta un rapport, le 12 septembre, qui prévoyait
l’aménagement de la nouvelle salle d’assemblée
pour une somme de 200.000 livres seulement. Roland, ministre de l’Intérieur,
présenta à son tour le rapport aux architectes Heurtier
et Boullée, au peintre David et à l’abbé
Bossu, de l’Académie des Sciences, qui restèrent
incrédules.
Ce fut enfin le 14 septembre que Roland présenta devant les
députés son rapport définitif sur le projet Vignon.
Le caractère provisoire de la salle à construire fut particulièrement
souligné, la Convention devant se réunir quelques jours
plus tard étant elle-même une assemblée temporaire.
La lecture du rapport terminée, l’Assemblée décréta
qu’elle autorisait le ministre à faire préparer
la nouvelle salle selon les plans de Vignon, pour une somme ne devant
impérativement pas dépasser 300.000 livres, et pour le
1er novembre 1792. L’architecte se désolidarisa aussitôt
d’Allais et de Perrard. Enfin pouvaient commencer les travaux
.
Le lendemain, Roland fut chargé de la surveillance et de la
conservation de tous les effets du château, et une garde fut placée
pour en prévenir la dilapidation. Enfin, des commissaires furent
nommés pour la continuation des inventaires commencés
après le 10 août.
Il fut d’autre part peu à peu procédé
au démeublement des appartements. On transporta ainsi dans la
salle du Manège un nombreux mobilier pour la première
séance de la Convention, le 21 septembre : la table du Conseil
et son tapis, une autre table à tapis de velours fleurdelysée,
pour le président, un fauteuil vert galonné en or, également
pour le président, deux fauteuils de moquette, pour les
secrétaires,
sept chaises de velours d’Utrecht, pour les ministres, trois
autres chaises garnies, pour la barre, soixante et une banquettes
de velours
fleurdelysé, en partie pour les députés, ainsi
que deux tapis provenant de la chapelle, trente-six tabourets de panne
et de velours d’Utrecht, trois lustres, un poêle, cinq
banquettes, un encrier et huit flambeaux. Le 24 octobre, la Convention
autorisa
Roland à vendre le reste du mobilier après la levée
des scellés, mais les enchères rendirent mal et une
grande partie des meubles fut réservée aux comités
de l’Assemblée, qui devait également s’installer
au château.
Enfin, le 27 novembre, elle décréta la suppression de
tous les gages, traitements, appointements et gratifications «
attribuées aux personnes employées par le ci-devant roi
», et l’évacuation définitive des logements
pour la fin de l’année.
Ce fut donc dans la salle des Machines du château, constituée
du pavillon du Théâtre et de la galerie attenante terminée
par le pavillon de Marsan, et occupée par l’ancienne
salle de spectacles, que l’architecte Vignon choisit d’aménager
la nouvelle salle des séances de la Convention. Ses plans
prévoyaient
tout d’abord trois issues principales pour y accéder :
le grand escalier du château et la chapelle du niveau d’entresol,
les portes et l’escalier pratiqués du côté
du jardin et du côté cour des Suisses, et l’escalier
du pavillon de Marsan. La première était destinée
aux représentants, le seconde au public, et la troisième
constituait une issue de dégagement.
La salle proprement dite devait être aménagée dans
la galerie depuis toujours occupée par la scène du théâtre,
au niveau de la chapelle. Haute de 13,86 mètres, longue de 41,25
et large à son maximum de 18,48, elle devait former sur toute
sa hauteur une semi-ellipse éclairée par cinq croisées
sur le jardin et une lanterne grise dans le comble, et décoré
d’un rang de colonnes ioniques montées sur un stylobate
longeant la partie supérieure des gradins des députés
et couronnées d’un plafond en voussure. L’ensemble
devait se caractériser par un style pur et agréable.
Les dimensions de la salle étaient calculées pour que
celle-ci puisse contenir huit cent trente députés, deux
cents suppléants, cent admis aux honneurs de la séance
et mille six cent soixante-dix hommes et femmes du peuple. Quatre
entrées
étaient prévues pour les représentants : deux
de plain-pied avec la salle, deux au niveau supérieur de leurs
gradins et deux dernières par les escaliers de dégagement
situés
dans les galeries intermédiaires. Le peuple devait entrer par
les escaliers particuliers pour gagner ses tribunes de forme semi-circulaire,
placés notamment dans le renfoncement des angles. Les suppléants,
également arrivés par des escaliers particuliers, devaient
en partie se retrancher dans les tribunes du peuple. Enfin, les admis
aux honneurs de la séance devaient se placer dans les tribunes
aménagées sous la rangée de colonnes qui décorait
le local.
L’ancienne salle de spectacles du château dans laquelle
devait s’inscrire le projet de Vignon, formait quant à
elle, avec son vestibule, un vaste espace de 76 mètres de long
sur 20 mètres de large. Adossés aux murs, d’une
épaisseur de 1,32 mètre, qui la délimitait côté
jardin et côté cour, dix gros piliers en pierre supportaient
le poids immense du comble mansardé de la galerie.